La déclaration d’amour

Idée lecture pour une cérémonie d’engagement : Alain Badiou

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© Candice Picard

J’ai déjà évoqué ce passage de L’éloge de l’amour de Badiou. Et en le relisant ce matin, je me suis dit qu’au-delà de l’explication de texte, je devais le partager dans sa longueur avec vous. Parce que c’est beau, que c’est extrêmement bien écrit et que c’est une définition de la déclaration d’amour aussi poétique que furieusement réelle. Je vous l’offre, délectez-vous. Et inspirez-vous !

Lors d’une déclaration d’amour nous dit Badiou :

« il s’agit de prononcer une parole dont les effets, dans l’existence, peuvent être pratiquement infinis. C’est bien aussi le désir du poème. Les mots les plus simples se chargent alors d’une intensité presque insoutenable. Déclarer l’amour c’est passer de l’événement-rencontre au commencement d’une construction de vérité. C’est fixer le hasard de la rencontre sous la forme d’un commencement.

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© Jon Asato

Et souvent ce qui commence là dure si longtemps, est si chargé de nouveauté et d’expérience du monde que, rétrospectivement, cela apparaît non plus comme du tout comme contingent et hasardeux, comme au tout début mais pratiquement comme une nécessité. C’est ainsi que le hasard est fixé : l’absolue contingence de la rencontre de quelqu’un que je ne connaissais pas finit par prendre l’allure d’un destin. La déclaration d’amour est le passage du hasard au destin, et c’est pourquoi elle est si périlleuse, si chargée d’une sorte de trac effrayant. La déclaration d’amour, d’ailleurs n’a pas lieu forcément une seule fois, elle peut être longue, diffuse, confuse, compliquée, déclarée et re-déclarée, et vouée à être re-déclarée encore. C’est le moment où le hasard est fixé. Où vous vous dites : ce qui s’est passé là, cette rencontre, les épisodes de cette rencontre, je vais les déclarer à l’autre. Je vais lui déclarer qu’il s’est passé là, en tout cas pour moi, quelque chose qui m’engage.

Voilà : je t’aime. Si « je t’aime » n’est pas une ruse pour coucher avec quelqu’un, ce qui peut arriver, si ce n’est pas une ruse, qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce qui est dit là ? Ce n’est pas simple du tout de dire « je t’aime ». On a l’habitude de considérer ce petit bout de phrase comme absolument usé et insignifiant. D’ailleurs quelquefois, pour dire « je t’aime » on préfère employer d’autres mots plus poétiques ou moins usés. Mais c’est toujours pour dire : ce qui était un hasard, je vais en tirer autre chose. Je vais en tirer une durée, une obstination, un engagement, une fidélité. (… ) »

Alain Badiou, Nicolas Truong, Eloge de l’amour, Flammarion, 2009

La Philothérapie d’Eliette Abécassis

Philosopher pour mieux aimer

Philothérapie d'Eliette Abecassis
© Lili Kovac

Le pitch philothérapique 

J’ai lu la philothérapie d’Eliette Abécassis cet été, sur les conseils d’une de mes élèves de la formation « Wedding Officiant » à l’International Wedding Institute, merci Manon !

C’est l’histoire d’une jeune femme qui, après une rupture et des déceptions, veut « guérir de l’amour » car ça lui fait trop mal. Pour effacer la douleur, elle cherche donc à en effacer la cause : l’amour. Elle tombe alors par hasard chez son libraire sur la carte d’un « philothérapeute » et décide de tenter le coup. Et oui pourquoi pas la philo ?

A travers ses différents cours, elle va apprendre à distinguer les mille nuances de l’amour en identifiant ce qui est désir, ce qui est envie ou encore simplement l’amour de soi. Elle apprendra aussi que plutôt que guérir de l’amour, on peut aimer simplement, sereinement en sachant ce qu’on y abandonne et ce qu’on y trouve.

Je n’ai pas tout aimé dans ce livre, j’y ai trouvé des longueurs et j’avais deviné trop tôt le secret sur un des personnages, mais il y a de jolis passages philosophiques que je vous invite à visiter. On y retrouve évidemment Le banquet, mais pas que ! J’y ai aussi trouvé une belle définition du sentiment amoureux et de ce qu’il donne à ressentir. Alors je me suis dit que ça pourrait vous inspirer. C’est juste ci-dessous, vous me direz ce que vous en pensez !

Philothérapie-d'Eliette-Abecassis
© Alice Hampson

Extrait de Philothérapie d’Eliette Abécassis

« L’amour ne produit pas de vérité (…). Il produit du sens. L’amour, parce qu’il est un discours, est
même le plus grand producteur de sens. L’état amoureux donne à vivre, donne à voir, comprendre, il
offre une énergie telle qu’elle unifie et organise tout autour de lui. C’est une couleur qui s’empare d’un
ciel gris. C’est une musique qui couvre le bruit des voitures le matin. C’est un goût que prend chaque
aliment, même le plus fade. C’est un parfum enivrant, qui exalte les sens. L’amour remplit le monde
de beauté, de spiritualité et d’intelligence. Il ouvre les cœurs à la bienveillance. Quand on aime, on
aime le monde entier. »

 

Philothérapie, Eliette Abécassis, 2016, Flammarion

Rencontre beyrouthine : Michel l’amoureux

La sagesse de Michel

Fin février, je suis partie une semaine au Liban avec deux de mes supers amies. On avait prévu 8 jours de balades, de gastronomie et de rires. Le programme a été amplement réalisé ! Et en plus, on a eu la joie de multiplier les rencontres improbables, drôles et parfois touchantes. L’une d’elles c’est Michel. Comme c’est un homme adorable, il a accepté que je fasse son portrait. Merci Michel !

Antiquités et bijoux

On a croisé Michel en s’arrêtant sur un petit stand de bijoux qu’il présente devant sa boutique située entre le centre-ville et le quartier de Mah Mikael. Désolée pour l’absence totale de précision sur l’emplacement, mon sens de l’orientation est assez proche de 0 ! *

© Thomas Griesbeck

Les touristes que nous étions furetaient parmi les bagues, les boucles et les bracelets tout en discutant tranquillement. Michel a rapidement repéré que nous étions françaises et a absolument tenu à nous offrir un thé. Ce monsieur de 94 ans nous a accueillies pendant presque deux heures, multipliant les souvenirs, les sentences sur la vie, l’amour, le monde. Et les mots enflammés pour sa femme qu’il surnomme Yasmina en l’honneur du parfum qu’elle porte depuis toujours. Bon, ce n’est pas un secret j’aime les rencontres et le fait de découvrir des histoires, des personnalités, des parcours. Là je peux dire que j’ai eu un gros coup de cœur !

Un amoureux de la France

« La France c’est formidable, la France c’est merveilleux, la France c’est le pays des Lumières ! » Michel n’avait pas assez de mots pour nous convaincre. Au début on faisait un peu la moue, car nous, on trouve qu’en France il y a, aussi et parfois surtout, beaucoup de choses qui ne vont pas. Mais en fait c’est aussi en cela qu’on est bien françaises, on aime bien râler !

Et ce vendredi soir, en écoutant un vieux monsieur vanter les mérites de notre pays, on a fini par hocher la tête avec lui. C’est vrai qu’on vit dans un pays doté d’une culture très riche, c’est vrai que le français est la langue des diplomates, c’est vrai que la France c’est aussi formidable. Merci Michel !

Un amoureux de l’amour

Mais là où j’aurais pu écouter ce monsieur pendant des heures, c’est quand il nous parlait d’amour et de sa femme. Marié depuis 60 ans, il rayonne d’amour pour sa Yasmina. Elle est celle qui l’aime, qui prend soin de lui, qui le gronde parfois quand il oublie de se raser et qu’elle refuse alors de l’embrasser. Je l’entends encore répéter « grâce à elle » sans cesse. J’aime les gens qui s’aiment, je ne fais pas mon métier par hasard. Mais moi qui raconte souvent les débuts, j’aime encore plus entendre les « ensuite ». S’aimer autant 60 ans après, je trouve toujours cela très émouvant !

© Lotte Meijer

Alors Michel nous a donné ses conseils d’amour. Le principal étant celui de pardonner, d’accepter la part d’humanité de l’autre. Il m’a promis un grand avenir amoureux et de vie, je le prends au mot. Et j’espère que dans quelques dizaines d’années un vieux monsieur (encore jeune et inconnu aujourd’hui !) chantera mes louanges à qui voudra bien les entendre.

 

 

*Pour celles et ceux qui auraient envie d’aller rencontrer Michel c’est rue Garaud à Jemmayze, Immeuble Andalousia à Beyrouth. J’ai retrouvé sa carte de visite !

Peut-on définir l’amour ?

Amitié, désir, passion : les bornes de l’amour

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© Brigitte Tohm

Aujourd’hui, c’est philosophie ! Ces derniers temps, je me disais qu’il me manquait quelque chose dans mes réflexions et mes derniers articles et tout à coup ça a fait tilt ! ça faisait bien trop longtemps que je n’étais pas allée me promener du côté de la philosophie. J’ai donc repris mes lectures et mes conférences. Et aujourd’hui, je m’attarde sur cette conférence de Francis Wolff : Peut-on définir l’amour ?

Oui tout simplement, la question est bien de tenter de décrire précisément ce qu’est l’amour « alors qu’on a souvent tendance à garder une définition vague de l’amour, comme si ça faisait aussi partie du charme du concept. » Allons-y !

De quel amour on parle ?

Écartant d’emblée les autres formes d’amour, Wolff décide de se concentrer sur l’amour amoureux. Celui auquel on pense quand on parle « d’histoire d’amour », de « chanson d’amour », de « déclaration d’amour ».

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© Zoriana Stakhniv

Cet amour-là est un concept difficile à saisir et surtout difficile à classer. Wolff essaie de le cerner en s’appuyant sur des méthodes de définition issues de la tradition philosophique. Peut-on définir l’amour en l’inscrivant dans une catégorie et des sous-catégories ? Peut-on déterminer des conditions nécessaires et suffisantes à l’amour ? Peut-on encore décrire une forme de prototype de l’amour ? A chaque fois, la définition achoppe. A chaque fois un contre-exemple vient remettre en cause la définition comme étant trop laxiste ou au contraire trop resserrée.

Wolff choisit alors une autre forme de définition en établissant la liste des éléments sans lesquels on ne peut parler d’amour.

Les bornes externes de l’amour

Il n’y a pas de « prototype de l’amour », nous dit Francis Wolff mais on peut lui reconnaître trois « tendances caractéristiques » : l’amitié, le désir et la passion. Chacune de ces tendances ne peut faire « amour » seule. Ainsi, on n’est pas amoureux d’un ami, on peut haïr passionnément et on peut désirer quelqu’un sans l’aimer. C’est un fait.

Amitié, désir ou passion ne font pas l’amour, et pourtant à elles trois, elles constituent un cadre de définition, comme des « bornes externes de l’amour ». Schématiquement l’amour pourrait alors être considéré comme un triangle borné en extérieur par l’amitié, le désir et la passion. Toute relation qui s’inscrit entre les bornes de ces trois tendances peut être définie comme amour, qu’importe la tendance principale.

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© Priscilla du Preez

En effet, l’amour n’est pas le résultat d’une recette avec une dose précise d’amitié, de désir ou de passion. Il est des amours plus amicales ou plus passionnelles que d’autres. D’ailleurs Wolff s’amuse à convier des amoureux de la littérature en leur attribuant une place plus ou moins proche de la tendance amicale, désirante ou passionnel sur la « nouvelle carte du tendre » qu’il dessine. Il nous parle alors des amoureux passionnels que sont Roméo et Juliette, de Tristan et Iseult portés par le désir ou de Paul et Virginie où l’amical domine avant le départ de Virginie.

L’amour : une notion hétérogène

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© Francesca Vignudelli

La définition étant posée, Wolff veut aller plus loin et tirer « des leçons métaphysiques ». Si on peut définir l’amour en le décrivant comme « la fusion instable, en proportion variable, d’au moins deux des 3 éléments hétérogènes que sont l’amical, le désirant et le passionnel », on peut certes lui donner un cadre, mais on peut aussi comprendre pourquoi l’amour est toujours teinté de précarité et d’instabilité.

Chacune des trois composantes de l’amour appartient à une catégorie ontologique différente : « l’amitié est une relation, la passion est un état, le désir est une disposition ». C’est cette différence entre les trois composantes qui fait qu’elles ne peuvent pas « jouer collectif ». Ainsi, l’une ou l’autre prend souvent le pas, emportant l’amour vers du plus désirant, du plus amical ou du plus passionnel.

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© David Thomaz

On pourrait alors tirer une conclusion pessimiste de cette impossibilité de stabilité. Mais on peut aussi, au contraire et avec Wolff, choisir de voir dans cette instabilité, dans cette harmonie toujours en suspens, justement ce qui fait la beauté et la grandeur de l’amour !

Qu’en pensez-vous ? Et votre amour à vous ? Où le situez-vous sur la nouvelle carte du tendre de Wolff ?

NB : toutes les citations sont tirées de la conférence de Francis Wolff « Peut-on définir l’amour ? » à l’ENS en mai 2016.

«L’amour vise l’énigme de l’autre»

La sagesse de l’amour, Alain Finkielkraut

Les philosophes et les écrivains parlent d’amour. Ils tentent même de le décrypter. Qu’est-ce qui fait qu’on aime ? Est-ce que cela vient de moi ou de l’autre ? Qu’est-ce qui en l’autre attire l’amour ?

Base de réflexion pour vos vœux ou pour une lecture de cérémonie, à vous de choisir ! Vous saurez comment utiliser cet extrait de La sagesse de l’amour de Finkielkraut autour de l’énigme de l’Autre !

l'énigme de l'autre

 

« Je t’aime.

Toi ? Tes mérites ? L’éclat de ton sourire ? La grâce de ta silhouette ? Ta fragilité ? Ton caractère ? Tes hauts faits ou le seul fait, miraculeux, de ton existence ?

« On n’aime jamais les personnes, mais seulement les qualités, affirme Pascal. Celui qui aime quelqu’un à cause de sa beauté l’aime-t-il ? Non, car la petite vérole qui tuera la beauté sans tuer la personne fera qu’il ne l’aimera plus ».

Selon Hegel, au contraire, aimer c’est attribuer une valeur positive à l’être même de celui qu’on aime indépendamment de ses actes ou de ses propriétés singulières et périssables.

Proust apporte une contribution inédite à ce vénérable débat, en donnant tort à tout le monde. L’amour ne s’adresse ni à la personne ni à la particularité, il vise l’énigme de l’Autre, sa distance, son incognito, cette façon qu’il a de ne jamais être de plain-pied avec moi, même dans nos moments les plus intimes. »

La sagesse de l’amour, Alain Finkielkraut

Edgar Morin «Amour, Poésie, Sagesse»

Une philosophie de l’amour

L’avantage de Facebook c’est qu’on y trouve aussi bien des chatons mignons, que des perles de poésie. Grâce à une de mes copines de l’ENS, je suis tombée sur une de ces perles : une conférence d’Edgar Morin de fin 2013.

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Le philosophe était invité à l’Université permanente de l’Université de Nantes pour une conférence intitulée : « Amour, Poésie, Sagesse ». Vaste programme ! Et comme c’est Edgar Morin qui parle, on se régale l’esprit quand on parle amour et philosophie.

Cet homme donne à penser, philosophie oblige ; mais il a aussi un don pour les mots. Avec lui, on pense avec beauté ! Voilà donc ma sélection subjective des beaux moments de cette conférence !

« L’amour est toujours le beau risque à courir »

L’amour nous dit Morin appartient à l’homo sapiens demens. Oui, pour le philosophe, il faut ajouter le terme demens à la dénomination de l’homme, car la folie est autant le propre de l’homme que la raison.

Et l’amour se situe du côté de la passion, tout en ayant besoin de la « veilleuse de la rationalité » pour ne pas sombrer dans le délire.

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C’est parce que l’amour tient de la passion plus que de la raison qu’il est « le beau risque à prendre ». Si la raison seule guidait, elle listerait toutes les options négatives : l’autre peut décéder, arrêter de m’aimer, aimer quelqu’un d’autre. Tant de possibilités qui rationnellement pourraient empêcher l’amour. Mais la folie prend le pari et tente ce « beau risque » !

La force du baiser

Dans cette conférence, Morin s’attarde sur le visage et particulièrement de la bouche. Selon lui, la bouche est un « organe absolument polyvalent » qui peut aussi bien nous permettre de manger, de respirer, de sourire que de donner un baiser.

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Le baiser sur la bouche, c’est « la rencontre de deux chairs », en tant que prélude érotique voire sexuel entre deux corps. Cependant, le souffle porte aussi en lui un aspect mystique. Il est souvent associé à l’âme. Embrasser quelqu’un sur la bouche, c’est également échanger deux souffles. Symboliquement, c’est alors la rencontre de deux âmes. Le baiser possède cette force duelle de représenter à la fois l’union de deux corps et de deux âmes.

Vous n’embrasserez plus jamais de la même manière !

La sagesse comme ouverture sur l’autre

Tout le discours de Morin laisse entendre ce qu’il précisera à la fin de sa conférence. La sagesse ne pourrait pas se limiter à une vie trop raisonnable, on ferait attention à tout, et on n’aurait aucun sentiment. La sagesse est une « veilleuse de la raison », mais rien ne se fait sans passion.

Au-delà de l’amour amoureux, Morin enjoint à l’humanisme et à la prise en compte de l’autre. Notamment pour limiter la violence. L’autre, les autres nous sont étrangers, et pourtant ils sont emportés, comme chacun d’entre nous, dans l’aventure humaine. Le philosophe conclut ainsi : « Nous vivons dans l’incertain, la sagesse c’est d’affronter l’incertitude et être capable de comprendre autrui. Voilà les ingrédients d’une sagesse actuelle contemporaine. »

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Le beau risque de l’amour se court même dans son rapport aux autres, pas seulement dans le rapport amoureux. Le beau risque de l’amour c’est aussi celui de tenter de comprendre et d’accepter l’autre dans son altérité à nous. Belle leçon d’humanité monsieur Morin. Merci beaucoup !

NB : toutes les citations sont tirées de la conférence d’Edgar Morin « Amour, poésie, sagesse » à l’Université permanente de l’Université de Nantes, le 12 décembre 2013.

Histoires d’amours : Socrate et Alcibiade

Le couple Socrate et Alcibiade

Qui sont-ils ?

Nous sommes en Grèce, dans l’Athènes du Ve siècle avant JC. Socrate est l’empêcheur de tourner en rond de service. Il arpente la ville et questionne sans cesse ses contemporains. Son but est de les pousser à réfléchir à ce qu’ils disent (vaste projet !). Il y traque le faux ainsi que les idées reçues acceptées toutes crues !

Socrate et AlcibiadeEn somme, Socrate pousse les gens à réfléchir sur le vrai sens des choses. D’après ce qu’on en sait, Socrate n’est pas franchement un bel homme, ni quelqu’un qui fait attention à son apparence. Je ne saurais pas dire quel âge il a mais il est beaucoup plus vieux qu’Alcibiade. Ce dernier est un jeune homme intelligent et ambitieux, il sera général mais peut également aspirer à la politique.

Tout sépare le bel Alcibiade et l’étonnant Socrate avec sa tête de satyre. Et pourtant…

Comment ils s’aiment ?

Pourtant une attraction mutuelle lie les deux hommes. On en prend pleinement conscience dans le Banquet mais Platon l’évoque aussi dans plusieurs autres dialogues.

Socrate ne cache pas son amour pour Alcibiade. Il se dit d’ailleurs amoureux de lui comme de la philosophie. Il le suit, l’observe, cherche sa compagnie. Alcibiade est loin d’être insensible à cet homme étrange. Ils sont mutuellement fascinés par l’autre, Alcibiade avoue même dans le Banquet avoir désiré Socrate.

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Amusez-vous à lire ou à relire ce passage (217a-219e), où Alcibiade, certes ivre mais honnête, raconte ses tentatives. Cela sonne comme un écho très contemporain. Alcibiade tente tout ! Il lui propose de faire du sport ensemble, puis il l’invite à dîner en tête à tête, il l’invite même à rester dormir chez lui et partage son lit, en vain ! Il se donne du mal notre Alcibiade, mais Socrate reste chaste même s’il est séduit par le jeune soldat si beau et au si bel esprit. Le récit d’Alcibiade dans le Banquet est un cri de désir pour ce personnage qui le fascine.

Pourquoi c’est une belle histoire ?

Socrate et Alcibiade c’est un amour chargé d’admiration, de fascination, de désir. Les deux hommes passent du temps ensemble, s’enrichissent mutuellement, souffrent quand ils sont séparés. Alcibiade se dit même « asservi » à Socrate, il en parle comme d’un poison. Plus précisément, en grec, il parle de Socrate comme d’un « pharmakon », le mot signifie aussi bien le poison que le remède. Jolie métaphore de l’ambivalence du lien qui unit Alcibiade à Socrate !

Rien de sexuel ne les unit* ou peut-être que si mais au fond peu importe. En allant au-delà de la simple relation éraste-éromène**, Socrate et Alcibiade constituent un couple mythique. En effet, leur lien dépasse le mode de relation communément admis entre deux hommes dans la Grèce antique. Leur relation, acceptable voire encouragée le temps de l’adolescence d’Alcibiade, devient ensuite un sujet de moquerie envers Socrate. Il aurait dû se désintéresser du jeune homme devenu adulte. Et il n’en fut rien. En ça, leur relation dérangeait.

Les deux hommes forment un couple où les contraires s’attirent et se complètent : le bel Alcibiade et le laid Socrate, le jeune soldat et le vieux philosophe, l’apprenti ambitieux et le sage peu inquiet de sa réputation dans la cité. Leur histoire d’amour court à travers les dialogues de Platon et revient comme des vagues pour nous dire que oui ce Socrate, philosophe amoureux des Idées, s’est aussi dit amoureux d’un homme et en a été aimé jalousement !

*en tout cas pas d’après les témoignages des témoins contemporains, comme le dit JC. Bologne dans Histoire du couple.
** Bologne nous rappelle dans Histoire du couple qu’il était courant dans la Grèce antique qu’un homme adulte accompli (entre 25 et 30 ans), l’éraste, prenne en charge l’éducation et l’initiation d’un jeune adolescent, l’éromène. Cette relation pleinement encouragée devait prendre fin une fois l’adolescent devenu adulte. Les amours homosexuelles entre deux hommes adultes étaient, elle, moquées et sévèrement critiquées.

C’est quoi le couple ?

Au cours de mes recherches sur l’histoire du couple et du mariage, je suis tombée sur cette émission de La première que je vous invite à découvrir. C’est un format court (25 min) et c’est vraiment intéressant !

Au-delà de Woodkid en BO – premier bon point ! – j’ai écouté avec attention l’invité du jour : Jean-Claude Bologne, un chercheur spécialisé dans l’histoire du couple (et par extension du mariage, du célibat et des mœurs en général).

Histoire du couple mariage

Bologne se refuse à donner une définition unique du couple au-delà du fait que c’est une entité qui réunit deux personnes. Les couples ne vivent pas forcément ensemble, et ne sont pas forcément sexualisés. Il évoque, par exemple, les couples d’amis ; les couples de patineurs également. Concernant le couple amoureux, il rejoint Jean-Claude Kaufman (autre spécialiste du sujet) pour esquisser une idée du moment où l’on peut se définir en couple : celui où on lave son linge ensemble. Et oui, c’est une des étapes où on fait entrer l’autre dans son intimité 🙂

Je vous laisse écouter l’intégralité de l’émission, mais j’ai bien aimé le positionnement de Bologne car il sépare le couple du mariage et prend le sujet à revers. Il explique que les formes de couple hors mariage, comme le concubinage ou l’amour courtois par exemple, ont longtemps été considérées comme des exceptions par rapport au mariage, érigé en valeur étalon. Mais le couple est multiple dans ses acceptions. Si le mariage a longtemps été considéré comme la norme ou la finalité du couple, Bologne signale qu’il est seulement une forme du couple, pas l’inverse !

Tout ça m’a donné envie d’en savoir plus sur le sujet, je vais donc très prochainement me plonger dans le livre dont Jean-Claude Bologne parlait pendant l’émission : Histoire du couple chez Perrin. Revue de littérature à suivre !

Origines de l’amour : le mythe des androgynes

Discours sur l’amour

Parlons aujourd’hui de mythes sur l’origine de l’amour et commençons par un classique: le mythe des androgynes.

Ce mythe est tiré du Banquet de Platon, texte qui regorge d’autres odes à l’amour et à ses origines. Mais faisons ici une halte sur le mythe raconté par Aristophane. Pour vous situer rapidement le contexte, Le banquet retrace les échanges partagés lors d’une soirée réunissant plusieurs hommes : médecin, poète, aspirant politique, philosophe, etc. Tous, fatigués de leur soirée de la veille, décident de pas s’enivrer ce soir-là mais de prononcer chacun leur tour un discours portant sur l’amour.

mythe des androgynes

Quelle origine pour l’amour ? 

C’est donc Aristophane, le poète, qui raconte le mythe des androgynes. A l’origine, selon lui, les humains ne ressemblaient pas à ceux que nous connaissons aujourd’hui. Ils avaient l’apparence d’une boule et possédaient quatre jambes, quatre bras, deux têtes, etc. Pour se déplacer ils avançaient de concert, ou alors faisaient comme une roue devenant ainsi très rapides. Chaque individu était composé de deux éléments, tous deux masculins, féminins, ou d’un élément masculin et d’un élément féminin. Ce sont ces derniers qu’on appelait les androgynes.

La constitution des êtres humains leur conférait une vigueur et une force incroyables. Très orgueilleux, ils défièrent les dieux et tentèrent d’accéder à l’Olympe. Les dieux étaient très en colère mais ils ne voulurent pas exterminer les hommes : cela aurait été se priver des honneurs et des dons offerts dans le cadre du culte. Les dieux décidèrent donc d’affaiblir les hommes en les coupant en deux, par le milieu. C’est depuis cette punition que nous avons l’apparence que nous connaissons tous. La coupure imposée par les dieux provoqua de grandes douleurs et, «chaque morceau (de l’être humain), regrettant sa moitié tentait de s’unir à elle. Et, passant, leurs bras autour de l’autre, ils s’enlaçaient mutuellement, parce qu’ils désiraient se confondre en un même être».

C’est de cette coupure originelle que date la naissance de l’amour dans le cœur des humains, car depuis chacun cherche sans cesse sa moitié complémentaire. C’est ce qui explique aussi les préférences sexuelles, un homme faisant partie d’un individu androgyne préférera les femmes, un homme faisant partie d’un individu masculin se tournera vers les hommes, de même une femme issue d’un individu féminin trouvera sa moitié complémentaire en une autre femme.

L’amour comme une nature retrouvée

Ainsi «chaque fois que le hasard met sur le chemin de chacun la partie qui est la moitié de lui-même, tout être humain (…) est alors frappé par un extraordinaire sentiment d’affection, d’apparentement et d’amour ; l’un et l’autre refusent (…) d’être séparés, ne fut-ce que pour un peu de temps». Aristophane ne doute pas du choix que feraient les couples si on leur proposait de les fondre ensemble afin qu’ils vivent «l’un avec l’autre une vie en commun comme s’(ils n’étaient) qu’un seul être». Ce choix n’étant pas possible techniquement, la source du bonheur conclut Aristophane est dans le retour à notre nature ancienne : en trouvant l’aimé(e) qui corresponde à sa moitié complémentaire.

Et si finalement votre mariage ou votre pacs étaient la révélation de votre nature originelle ? Un peu comme si, l’acte d’engagement pris devant la loi et les proches, venait reconnaître un état originellement présent. Je ne vous cache pas que cette lecture est un peu remise en cause par Lacan, mais accordons-nous un peu de romantisme. On reviendra plus tard à la déconstruction de ce mythe dans Le transfert. 

Et vous qu’en pensez-vous ?

Platon, Le banquet, GF Flammarion, 2007

Alain Badiou, Éloge de l’amour

C’est quoi l’amour ?

Des ennemis à l’amour ?

éloge de l'amourL’expérience de l’amour est une construction de vérité. Oui tout simplement ! En tout cas, c’est la thèse qu’Alain Badiou soutient dans son Éloge de l’amour. Répondant aux questions de Nicolas Truong, il développe son idée pour redonner ses lettres de noblesse à l’amour.

Selon lui, l’amour est menacé par deux ennemis : la sécurité et le confort. Ces ennemis sont notamment représentés sur les sites de rencontres qui, pour lui, reprennent les éléments d’un mariage arrangé. Cette fois ce ne sont plus les familles qui posent les règles cherchant le profit financier ou social d’une union, mais le principe est le même : on ne laisse pas de place au hasard ni au risque en connaissant beaucoup de choses de la personne avant même de la rencontrer. C’est la position d’Alain Badiou et on peut la remettre en cause mais continuons.

Une définition de l’amour ?

Le vrai intérêt de Badiou est de proposer une définition de l’amour comme une expérience universelle et pourtant très concrète. Certes, l’amour est universel car on ne compte pas les exemples d’êtres amoureux, mais ici c’est plus que ça. La portée universelle de l’amour est présente en ceci que l’amour permet d’expérimenter le monde du point de vue de la différence et non de l’identité. L’amour part toujours d’une séparation, car il est la rencontre de deux personnes différentes, dotées de subjectivités différentes. En cela, « l’amour ça traite d’abord d’un Deux ». Mais d’un Deux qui se rencontre. Et c’est seulement à partir de cet événement contingent et hasardeux que s’enclenche le processus qu’est l’amour, au sens d’expérience du monde du point de vue de la différence.

Alain Badiou défend l’amour au-delà de la rencontre romanesque, au-delà du « ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants ». Pour lui, l’amour est justement ce qui arrive après le mot « fin » des contes. L’amour, c’est cette construction, cette « aventure obstinée » parfois difficile, parfois proche du miracle qui s’inscrit dans la durée. On pourrait presque reprendre ses mots pour revenir sur son avis sur les sites de rencontres : passée la rencontre, événement contingent à un site de rencontre, un groupe d’ami, une attente à la boulangerie, tout couple fait l’expérience de l’amour dans la durée. Quel qu’ait été le vecteur de la rencontre, l’expérience du monde via le Deux est toujours présente et la construction de cette expérience s’inscrit dans le temps et dans un effort constant pour continuer à examiner le monde du point de vue de la différence et non de l’identité.

Ainsi, « le vrai sujet de l’amour est le devenir du couple et non la satisfaction des individus qui le composent ».

Alain Badiou, Nicolas Truong, Éloge de l’amour, Flammarion, 2009