La déclaration d’amour

Idée lecture pour une cérémonie d’engagement : Alain Badiou

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© Candice Picard

J’ai déjà évoqué ce passage de L’éloge de l’amour de Badiou. Et en le relisant ce matin, je me suis dit qu’au-delà de l’explication de texte, je devais le partager dans sa longueur avec vous. Parce que c’est beau, que c’est extrêmement bien écrit et que c’est une définition de la déclaration d’amour aussi poétique que furieusement réelle. Je vous l’offre, délectez-vous. Et inspirez-vous !

Lors d’une déclaration d’amour nous dit Badiou « il s’agit de prononcer une parole dont les effets, dans l’existence, peuvent être pratiquement infinis. C’est bien aussi le désir du poème. Les mots les plus simples se chargent alors d’une intensité presque insoutenable. Déclarer l’amour c’est passer de l’événement-rencontre au commencement d’une construction de vérité. C’est fixer le hasard de la rencontre sous la forme d’un commencement.

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© Jon Asato

Et souvent ce qui commence là dure si longtemps, est si chargé de nouveauté et d’expérience du monde que, rétrospectivement, cela apparaît non plus comme du tout comme contingent et hasardeux, comme au tout début mais pratiquement comme une nécessité. C’est ainsi que le hasard est fixé : l’absolue contingence de la rencontre de quelqu’un que je ne connaissais pas finit par prendre l’allure d’un destin. La déclaration d’amour est le passage du hasard au destin, et c’est pourquoi elle est si périlleuse, si chargée d’une sorte de trac effrayant. La déclaration d’amour, d’ailleurs n’a pas lieu forcément une seule fois, elle peut être longue, diffuse, confuse, compliquée, déclarée et re-déclarée, et vouée à être re-déclarée encore. C’est le moment où le hasard est fixé. Où vous vous dites : ce qui s’est passé là, cette rencontre, les épisodes de cette rencontre, je vais les déclarer à l’autre. Je vais lui déclarer qu’il s’est passé là, en tout cas pour moi, quelque chose qui m’engage.

Voilà : je t’aime. Si « je t’aime » n’est pas une ruse pour coucher avec quelqu’un, ce qui peut arriver, si ce n’est pas une ruse, qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce qui est dit là ? Ce n’est pas simple du tout de dire « je t’aime ». On a l’habitude de considérer ce petit bout de phrase comme absolument usé et insignifiant. D’ailleurs quelquefois, pour dire « je t’aime » on préfère employer d’autres mots plus poétiques ou moins usés. Mais c’est toujours pour dire : ce qui était un hasard, je vais en tirer autre chose. Je vais en tirer une durée, une obstination, un engagement, une fidélité. (… ) »

Alain Badiou, Nicolas Truong, Eloge de l’amour, Flammarion, 2009

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