Peut-on définir l’amour ?

Amitié, désir, passion : les bornes de l’amour

définir l'amour
© Brigitte Tohm

C’est lundi, c’est philosophie ! Ces derniers temps, je me disais qu’il me manquait quelque chose dans mes réflexions et mes derniers articles et tout à coup ça a fait tilt ! ça faisait bien trop longtemps que je n’étais pas allée me promener du côté de la philosophie. J’ai donc repris mes lectures et mes conférences. Et aujourd’hui, je m’attarde sur cette conférence de Francis Wolff : Peut-on définir l’amour ?

Oui tout simplement, la question est bien de tenter de décrire précisément ce qu’est l’amour « alors qu’on a souvent tendance à garder une définition vague de l’amour, comme si ça faisait aussi partie du charme du concept. » Allons-y !

De quel amour on parle ?

Écartant d’emblée les autres formes d’amour, Wolff décide de se concentrer sur l’amour amoureux. Celui auquel on pense quand on parle « d’histoire d’amour », de « chanson d’amour », de « déclaration d’amour ».

définir l'amour
© Zoriana Stakhniv

Cet amour-là est un concept difficile à saisir et surtout difficile à classer. Wolff essaie de le cerner en s’appuyant sur des méthodes de définition issues de la tradition philosophique. Peut-on définir l’amour en l’inscrivant dans une catégorie et des sous-catégories ? Peut-on déterminer des conditions nécessaires et suffisantes à l’amour ? Peut-on encore décrire une forme de prototype de l’amour ? A chaque fois, la définition achoppe. A chaque fois un contre-exemple vient remettre en cause la définition comme étant trop laxiste ou au contraire trop resserrée.

Wolff choisit alors une autre forme de définition en établissant la liste des éléments sans lesquels on ne peut parler d’amour.

Les bornes externes de l’amour

Il n’y a pas de « prototype de l’amour », nous dit Francis Wolff mais on peut lui reconnaître trois « tendances caractéristiques » : l’amitié, le désir et la passion. Chacune de ces tendances ne peut faire « amour » seule. Ainsi, on n’est pas amoureux d’un ami, on peut haïr passionnément et on peut désirer quelqu’un sans l’aimer. C’est un fait.

Amitié, désir ou passion ne font pas l’amour, et pourtant à elles trois, elles constituent un cadre de définition, comme des « bornes externes de l’amour ». Schématiquement l’amour pourrait alors être considéré comme un triangle borné en extérieur par l’amitié, le désir et la passion. Toute relation qui s’inscrit entre les bornes de ces trois tendances peut être définie comme amour, qu’importe la tendance principale.

définir l'amour
© Priscilla du Preez

En effet, l’amour n’est pas le résultat d’une recette avec une dose précise d’amitié, de désir ou de passion. Il est des amours plus amicales ou plus passionnelles que d’autres. D’ailleurs Wolff s’amuse à convier des amoureux de la littérature en leur attribuant une place plus ou moins proche de la tendance amicale, désirante ou passionnel sur la « nouvelle carte du tendre » qu’il dessine. Il nous parle alors des amoureux passionnels que sont Roméo et Juliette, de Tristan et Iseult portés par le désir ou de Paul et Virginie où l’amical domine avant le départ de Virginie.

L’amour : une notion hétérogène

définir l'amour
© Francesca Vignudelli

La définition étant posée, Wolff veut aller plus loin et tirer « des leçons métaphysiques ». Si on peut définir l’amour en le décrivant comme « la fusion instable, en proportion variable, d’au moins deux des 3 éléments hétérogènes que sont l’amical, le désirant et le passionnel », on peut certes lui donner un cadre, mais on peut aussi comprendre pourquoi l’amour est toujours teinté de précarité et d’instabilité.

Chacune des trois composantes de l’amour appartient à une catégorie ontologique différente : « l’amitié est une relation, la passion est un état, le désir est une disposition ». C’est cette différence entre les trois composantes qui fait qu’elles ne peuvent pas « jouer collectif ». Ainsi, l’une ou l’autre prend souvent le pas, emportant l’amour vers du plus désirant, du plus amical ou du plus passionnel.

définir l'amour
© David Thomaz

On pourrait alors tirer une conclusion pessimiste de cette impossibilité de stabilité. Mais on peut aussi, au contraire et avec Wolff, choisir de voir dans cette instabilité, dans cette harmonie toujours en suspens, justement ce qui fait la beauté et la grandeur de l’amour !

Qu’en pensez-vous ? Et votre amour à vous ? Où le situez-vous sur la nouvelle carte du tendre de Wolff ?

 

NB : toutes les citations sont tirées de la conférence de Francis Wolff « Peut-on définir l’amour ? » à l’ENS en mai 2016.

Alain Badiou, Éloge de l’amour

C’est quoi l’amour ?

Des ennemis à l’amour ?

éloge de l'amourL’expérience de l’amour est une construction de vérité. Oui tout simplement ! En tout cas, c’est la thèse qu’Alain Badiou soutient dans son Éloge de l’amour. Répondant aux questions de Nicolas Truong, il développe son idée pour redonner ses lettres de noblesse à l’amour.

Selon lui, l’amour est menacé par deux ennemis : la sécurité et le confort. Ces ennemis sont notamment représentés sur les sites de rencontres qui, pour lui, reprennent les éléments d’un mariage arrangé. Cette fois ce ne sont plus les familles qui posent les règles cherchant le profit financier ou social d’une union, mais le principe est le même : on ne laisse pas de place au hasard ni au risque en connaissant beaucoup de choses de la personne avant même de la rencontrer. C’est la position d’Alain Badiou et on peut la remettre en cause mais continuons.

Une définition de l’amour ?

Le vrai intérêt de Badiou est de proposer une définition de l’amour comme une expérience universelle et pourtant très concrète. Certes, l’amour est universel car on ne compte pas les exemples d’êtres amoureux, mais ici c’est plus que ça. La portée universelle de l’amour est présente en ceci que l’amour permet d’expérimenter le monde du point de vue de la différence et non de l’identité. L’amour part toujours d’une séparation, car il est la rencontre de deux personnes différentes, dotées de subjectivités différentes. En cela, « l’amour ça traite d’abord d’un Deux ». Mais d’un Deux qui se rencontre. Et c’est seulement à partir de cet événement contingent et hasardeux que s’enclenche le processus qu’est l’amour, au sens d’expérience du monde du point de vue de la différence.

Alain Badiou défend l’amour au-delà de la rencontre romanesque, au-delà du « ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants ». Pour lui, l’amour est justement ce qui arrive après le mot « fin » des contes. L’amour, c’est cette construction, cette « aventure obstinée » parfois difficile, parfois proche du miracle qui s’inscrit dans la durée. On pourrait presque reprendre ses mots pour revenir sur son avis sur les sites de rencontres : passée la rencontre, événement contingent à un site de rencontre, un groupe d’ami, une attente à la boulangerie, tout couple fait l’expérience de l’amour dans la durée. Quel qu’ait été le vecteur de la rencontre, l’expérience du monde via le Deux est toujours présente et la construction de cette expérience s’inscrit dans le temps et dans un effort constant pour continuer à examiner le monde du point de vue de la différence et non de l’identité.

Ainsi, « le vrai sujet de l’amour est le devenir du couple et non la satisfaction des individus qui le composent ».

Alain Badiou, Nicolas Truong, Éloge de l’amour, Flammarion, 2009