Edgar Morin « Amour, Poésie, Sagesse »

Une philosophie de l’amour

L’avantage de Facebook c’est qu’on y trouve aussi bien des chatons mignons, que des perles de poésie. Grâce à une de mes copines de l’ENS, je suis tombée sur une de ces perles : une conférence d’Edgar Morin de fin 2013.

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Le philosophe était invité à l’Université permanente de l’Université de Nantes pour une conférence intitulée : « Amour, Poésie, Sagesse ». Vaste programme ! Et comme c’est Edgar Morin qui parle, on se régale l’esprit quand on parle amour et philosophie.

Cet homme donne à penser, philosophie oblige ; mais il a aussi un don pour les mots. Avec lui, on pense avec beauté ! Voilà donc ma sélection subjective des beaux moments de cette conférence !

« L’amour est toujours le beau risque à courir »

L’amour nous dit Morin appartient à l’homo sapiens demens. Oui, pour le philosophe, il faut ajouter le terme demens à la dénomination de l’homme, car la folie est autant le propre de l’homme que la raison.

Et l’amour se situe du côté de la passion, tout en ayant besoin de la « veilleuse de la rationalité » pour ne pas sombrer dans le délire.

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C’est parce que l’amour tient de la passion plus que de la raison qu’il est « le beau risque à prendre ». Si la raison seule guidait, elle listerait toutes les options négatives : l’autre peut décéder, arrêter de m’aimer, aimer quelqu’un d’autre. Tant de possibilités qui rationnellement pourraient empêcher l’amour. Mais la folie prend le pari et tente ce « beau risque » !

La force du baiser

Dans cette conférence, Morin s’attarde sur le visage et particulièrement de la bouche. Selon lui, la bouche est un « organe absolument polyvalent » qui peut aussi bien nous permettre de manger, de respirer, de sourire que de donner un baiser.

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Le baiser sur la bouche, c’est « la rencontre de deux chairs », en tant que prélude érotique voire sexuel entre deux corps. Cependant, le souffle porte aussi en lui un aspect mystique. Il est souvent associé à l’âme. Embrasser quelqu’un sur la bouche, c’est également échanger deux souffles. Symboliquement, c’est alors la rencontre de deux âmes. Le baiser possède cette force duelle de représenter à la fois l’union de deux corps et de deux âmes.

Vous n’embrasserez plus jamais de la même manière !

La sagesse comme ouverture sur l’autre

Tout le discours de Morin laisse entendre ce qu’il précisera à la fin de sa conférence. La sagesse ne pourrait pas se limiter à une vie trop raisonnable, on ferait attention à tout, et on n’aurait aucun sentiment. La sagesse est une « veilleuse de la raison », mais rien ne se fait sans passion.

Au-delà de l’amour amoureux, Morin enjoint à l’humanisme et à la prise en compte de l’autre. Notamment pour limiter la violence. L’autre, les autres nous sont étrangers, et pourtant ils sont emportés, comme chacun d’entre nous, dans l’aventure humaine. Le philosophe conclut ainsi : « Nous vivons dans l’incertain, la sagesse c’est d’affronter l’incertitude et être capable de comprendre autrui. Voilà les ingrédients d’une sagesse actuelle contemporaine. »

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Le beau risque de l’amour se court même dans son rapport aux autres, pas seulement dans le rapport amoureux. Le beau risque de l’amour c’est aussi celui de tenter de comprendre et d’accepter l’autre dans son altérité à nous. Belle leçon d’humanité monsieur Morin. Merci beaucoup !

NB : toutes les citations sont tirées de la conférence d’Edgar Morin « Amour, poésie, sagesse » à l’Université permanente de l’Université de Nantes, le 12 décembre 2013.

Rédigez ses vœux : une déclaration

déclaration amour voeuxJe vous ai déjà parlé (ici) d’Alain Badiou et de son Eloge de l’amour. Je voudrais m’attarder sur le chapitre IV de cet ouvrage : « Vérité de l’amour ». Vaste programme !

Badiou y développe sa thèse sur l’amour en utilisant le prisme de la déclaration d’amour. Ce qu’il en dit vous permettra de vous rassurer sur la rédaction de vos vœux tout en donnant sens à ce qu’ils devront transmettre.

Dans une déclaration d’amour comme dans un poème, « il y a un risque énorme qu’on fait endosser au langage. Il s’agit de prononcer une parole dont les effets, dans l’existence, peuvent être pratiquement infinis. Les mots les plus simples se chargent alors d’une intensité presque insoutenable. » Ce passage condense la portée forte et sacrée des vœux tout en rappelant leur simplicité.

« Les mots les plus simples se chargent d’une intensité presque insoutenable ». Pas besoin de chercher les termes ou les tournures les plus compliquées pour évoquer un sentiment amoureux, car c’est la déclaration en elle-même qui fait naître l’intensité du moment.

La déclaration d’amour « fixe » le hasard de la rencontre. Déclarer son amour c’est passer de l’événement de la rencontre au commencement d’une construction de vérité. Le simple fait de se déclarer, de dire « je t’aime », c’est faire signe à l’autre qu’il s’est passé quelque chose qui engage. Que la rencontre née du hasard est devenue nécessité. La déclaration d’amour est le moment où on dépasse la rencontre pour l’inscrire dans la durée voire dans l’éternité.

C’est aussi pour ça qu’une déclaration d’amour n’est jamais unique. Elle est vouée à être de nouveau prononcée, re-déclarée pour rejouer la « scène du Deux » encore et encore. Vos vœux seront une de ces déclarations. Un de ces instants où l’on ancre le Deux dans le temps, où un simple et pourtant si fort « Je t’aime » symbolise l’engagement dans la vie à deux.

Alain Badiou, Nicolas Truong, Eloge de l’amour, Flammarion, 2009

Dis-moi comment tu manges, je te dirai comment tu aimes

amour nourritureEn début de semaine, je vous parlais (ici) du livre de Willy Pasini, Nourriture et amour qui analyse les liens entre ces deux « passions » qui ont tant en commun et s’influent tellement l’une l’autre. Dans le chapitre 4, il évoque le lien entre les éléments (feu, eau, air, terre) qui lieraient des personnalités et des comportements amoureux et alimentaires.

Ce genre d’association m’amuse toujours ! Vous avez donc le choix entre :

A. Ces personnes goûtent à tout et mangent n’importe quand, n’importe comment. Elles aiment les saveurs fortes et les aliments très nutritifs.

B. Leur leitmotiv est « je prendrai comme toi ». Ils et elles sont accommodant.e.s et se contentent de ce qu’il y a.

C. Ils et elles sont à l’affut de saveurs nouvelles et des mélanges hardis. Sans forcément être gastronomes, ces personnes savent ce qu’elles mangent.

D. Si la nourriture est aussi bonne que la compagnie, ils et elles peuvent rester des heures à table !

Alors ? Où vous reconnaissez-vous le plus ? Lisez la suite et voyez si vous êtes plutôt feu, air, eau ou terre !

En savoir plus

Amour et nourriture

Aujourd’hui, la revue de littérature se penche sur « deux passions dévorantes », l’amour et la nourriture ! Pendant mes balades à la bibliothèque, le livre de Willy Pasini m’a sauté aux yeux. Et je n’ai pas été déçue !

Nourriture et amour

L’étude date un peu (1994) mais les thèmes sont universels. Je me suis surtout penchée sur la première partie qui aborde justement les liens récurrents entre amour et nourriture dans la culture et la vie des hommes depuis la nuit des temps.

Au moins deux points communs lient la nourriture et l’amour :

  • Tous deux s’inscrivent dans un ensemble de règles sociales, on apprend l’art d’aimer et on apprend celui de manger. D’ailleurs, le premier espace d’apprentissage de ces deux notions est la famille. On fête les anniversaires avec des gâteaux, on fait des bons repas pour fêter une bonne nouvelle ou pour consoler d’une mauvaise.
  • L’amour et la nourriture ont été aussi bien glorifiés que réprimés. Souvent l’oppression de l’un des concepts coïncidaient avec celle de l’autre. Qu’on pense à la gourmandise posée comme un péché capital autant que la luxure dans le christianisme ou à la pensée grecque qui associait la gourmandise à la volupté de l’amour, la satisfaction de ces deux penchants bloquant l’atteinte de la vertu suprême.

Et pour Pasini, le point commun le plus structurant est qu’on attend de ces deux choses bien plus que la satisfaction d’un besoin primaire. Nourriture et amour nous aident « à transmettre nos sentiments, les bons comme les mauvais ». Il fait ainsi un parallèle entre les repas et la sexualité de ceux qui s’aiment en opposition aux repas et à la sexualité de ceux qui ne s’aiment pas. Que ce soit dans la nourriture comme dans la sexualité, quand on aime on se donne « le plaisir de faire plaisir, (cet) aphrodisiaque inconnu » de ceux qui ne s’engagent pas dans l’amour. Au contraire, quand on ne s’aime pas, la nourriture et la sexualité peuvent être des moyens de punir l’autre, en ne donnant rien ou en donnant mal.

Les liens entre nourriture et amour se retrouvent aussi beaucoup dans le vocabulaire. On part en lune de miel, on caresse une peau de pêche, on a des joues à croquer, on se dévore du regard’. D’ailleurs, quelqu’un de gourmand séduit plus qu’un autre. C’est une des conclusions de l’étude présentée dans la deuxième partie du livre. Pasini écrit ainsi : « la bonne chère attire encore beaucoup de gens, sans doute tous ceux qui n’ont pas perdu le goût de prendre le temps de faire la cour : les gourmets de la vie le sont autant devant une nappe que sous les draps. Pour eux l’érotisme est à la sexualité ce que la gastronomie est à la cuisine ».

Willy Pasini, Nourriture et amour, deux passions dévorantes, Petite bibliothèque Payot, 1994